EEB & EEM – Comment la FCPE 93 récupère les luttes des parents des quartiers populaires

Voici un article publié dans le Blog de Mediapart par Fatima Ouassak, Politologue et Présidente de l’association Ensemble pour les Enfants de Bagnolet (EEB), partenaire de notre association, suite à la récupération de la FCPE 93 de la question de la viande à la cantine : voir aussi le communiqué publié précédemment à ce sujet.

Il s’agit d’une très belle analyse qui illustre malheureusement la triste réalité que vivent quotidiennement les militants issus des quartiers populaires, tout comme nous pouvons le constater ici à Bagnolet depuis des années.

 

Lien vers l’article : https://blogs.mediapart.fr/fatima-ouassak/blog/041218/comment-la-fcpe-93-recupere-les-luttes-des-parents-des-quartiers-populaires

La mécanique qui consiste à disqualifier les luttes des habitant.e.s des quartiers populaires, puis à les récupérer une fois qu’elles portent leurs fruits, est bien connue des acteurs associatifs qui travaillent sur ces quartiers. La FCPE 93, avec l’invisibilisation puis la récupération de « la question de la viande à la cantine », vient de s’illustrer comme cas d’école.

1- Les faits (en 6 actes)

Acte 1 : Disqualification de la parole des parents identifiés comme musulmans au sein d’une école de Bagnolet

Il y a deux ans et demi, en tant que parent d’élève FCPE, j’ai cherché à lancer le débat pour trouver des solutions à un problème qui concernait beaucoup de parents (dont moi) : le fait que la viande soit imposée dans toutes les assiettes à la cantine, sa fréquence anormale (viande présente à quasiment tous les repas), l’alimentation de mauvaise qualité (trop de sucres, trop de sel, trop de mauvais gras, trop de produits industriels, pesticides, antibiotiques, etc).

J’étais déjà très sensible à l’époque aux enjeux écologistes, et l’alternative végétarienne de qualité (le “libre choix”) me semblait aller dans le sens de l’intérêt de tous les enfants, répondant à la fois aux enjeux d’égalité, de justice sociale, aux enjeux environnementaux, et de santé publique.

Même si plusieurs parents de cette école se disaient intéressés par cette problématique, j’étais la seule au sein du groupe FCPE à vouloir aborder cette question. Une levée de boucliers s’y est alors mise en place pour empêcher tout échange sérieux. Tout m’a été opposé : la cantine était très bien, on ne pouvait rien faire pour changer les choses, la FCPE n’avait pas à entrer dans ce genre de “polémiques”, la viande à la cantine était indispensable pour les enfants de classes défavorisées, etc etc

Malgré cela, j’insistais pour mettre la question à l’ordre du jour des réunions. Quand enfin j’ai pu aborder la question, on m’a répondu que les parents dont je semblais parler n’étaient pas représentatifs, qu’il s’agissait d’une revendication communautariste. Ambiance.

Dans le compte-rendu d’une réunion, alors que jamais je n’avais prononcé le mot « halal » (puisqu’il ne s’agissait absolument pas de cela), et que j’avais toujours demandé un « débat sur l’alternative végétarienne », il était noté que je demandais un « débat sur le halal ». J’avais dû faire rectifier le compte-rendu…

Les deux réunions suivantes furent encore plus tendues, certains parents mobilisant des arguments qui témoignaient d’une véritable obsession de la race et de l’islam : Daesh, le burkini, il ne fallait pas se cacher derrière son petit doigt, l’attentat de Charlie Hebdo, le fait que j’avançais masquée…

Le blocage était total. Rien de constructif et serein ne pouvait émerger de cet espace.

Acte 2 : Verrouillage de l’accès aux instances de la FCPE Bagnolet

Puisque c’était verrouillé au niveau de l’école de mon enfant, j’ai essayé le niveau au dessus. Je me suis rendue à une réunion de la FCPE Bagnolet (appelée UCL) et j’ai proposé d’intégrer la commission « restauration scolaire », notamment pour y soumettre la question de l’option végétarienne et de l’amélioration de l’alimentation à la cantine. Ça n’a pas posé de problème, on allait me recontacter. Mais finalement, plus de nouvelles. Pas de réponse à mes mails de relance. Un membre de cette instance m’avouera plus tard qu’avec d’autres, ils avaient échangé sur ma démarche jugée « communautariste » et sur mon « entrisme », et qu’ils avaient décidé de me “bloquer” l’accès aux instances FCPE au niveau de la ville.

Acte 3- Silence et désintérêt de la FCPE Bagnolet, FCPE Les Lilas et FCPE 93 pour les questions de cantine telles que posées par les parents des quartiers populaires

Puisque les parents délégués FCPE à Bagnolet ne voulaient pas prendre en charge cette question, je décidais avec d’autres parents de créer une association qui le ferait. Nous avons crée EEB, Ensemble pour les Enfants de Bagnolet, véritable bouffée d’oxygène, espace bienveillant, constructif, encourageant la solidarité entre parents, avec au centre, réellement, l’intérêt des enfants, de tous les enfants.

J’étais toujours parent d’élève FCPE mais je n’y ai plus jamais évoqué la question de la cantine, et l’ambiance s’est calmée.

Dans le même temps, notre association faisait un travail de terrain incroyable. Nous n’avons pas chômé, impulsant une véritable démarche d’éducation populaire, avec le souci constant de travailler avec les pouvoirs publics et les partenaires pertinents sur la question de l’alimentation.

On nous disait que la question de l’alternative végétarienne n’était pas « représentative » sur Bagnolet ? Nous avons fait un sondage auprès de la population qui montrait tout le contraire : 96% des parents interrogés (de tous profils sociologiques) étaient favorables à l’alternative végétarienne telle que proposée par le député Yves Jégo dans sa proposition de loi de 2015.

Sondage réalisé par EEB

Pour restituer les résultats du sondage, et ouvrir un débat local sur la question, nous avons organisé une réunion collaborative, suivie d’un atelier en direction des parents et des enfants. Nos événements avaient eu dès le départ beaucoup de succès notamment auprès des parents des quartiers populaires. Nous leur avons proposé des échanges de grande qualité avec des experts en nutrition, notamment Pierre Sigler, qui était venu parler de la viande industrielle servie à la cantine, et des représentants de l’association L214 sur la maltraitance animale. C’était il y a près de deux ans.

Le Parisien avait consacré un article à cet événement : http://www.leparisien.bagnolet-un-collectif-de-parents-demande-des-repas-vegetariens-a-la-cantine-27-03-2017

Les informations concernant notre démarche ont systématiquement été envoyées à la FCPE, avec qui malgré tout nous avons voulu travailler. Mais nous n’avons jamais eu de retour, aucune réponse. Silence radio.

Quelques jours plus tard, une membre de EEB a parlé de notre démarche (pour une alternative végétarienne et l’amélioration de l’alimentation à la cantine) à une responsable de la FCPE Les Lilas (qu’elle rencontrait pour la première fois), laquelle lui a répondu avec mépris, devant témoins, qu’à Bagnolet, on avait « la chance d’avoir une cuisine centrale », et qu’on pouvait déjà « s’estimer heureuses ». Elle a ajouté que notre démarche était « en réalité », une « démarche communautariste visant à imposer le halal dans les écoles », et que la question de la viande à la cantine ne l’intéressait pas…

Acte 4- Basses manœuvres et exclusion de la liste FCPE de l’école

A la rentrée 2017, des manœuvres pathétiques ont permis que je ne sois plus parent d’élève FCPE (on a notamment retiré mon nom de la liste FCPE des parents d’élèves juste avant l’heure limite pour le dépôt des listes, alors que mon nom figurait sur cette liste lorsqu’on me l’avait fait signer le matin même). Je rappelle que tout ça se passe dans une maternelle (pas à l’OTAN…).

J’ai immédiatement signalé cette manœuvre aux responsables de la FCPE 93, d’une part pour dénoncer ces pratiques, d’autre part pour rendre compte de l’historique de l’ensemble des propos racistes qui avaient été tenus, et de la levée de boucliers sur la question de la cantine et de l’alternative végétarienne. Réponse de la responsable FCPE 93 : rien à redire sur la procédure. Quant aux propos racistes et à la question de la cantine, la responsable de la FCPE 93 n’a fait aucun commentaire. Aurevoir. J’ai appris après que cette responsable FCPE 93 qui m’avait répondu, était aussi responsable FCPE aux Lilas, c’est elle qui avait qualifié notre démarche de “communautariste visant en réalité à imposer le halal dans les cantines”…

Acte 5 – Succès de la démarche de nos associations de parents des quartiers populaires (EEB et EEM), qui a porté ses fruits

En attendant, nous on avançait! Notre démarche a rencontré un vrai succès, à Bagnolet et bien au delà. Nous avons organisé plusieurs pique-nique végétariens, notamment au sein même des quartiers populaires.

Nous avons organisé plusieurs ateliers parents / enfants autour du goût, de la saisonnalité, des 5 sens, etc

En février 2018, nous avons organisé une conférence, dans le cadre d’un cycle « L’alimentation de nos enfants, c’est important », sur la question de la viande à la cantine, intitulée « La viande, la fin d’un mythe ». Était invité à intervenir un nouveau partenaire, Greenpeace, qui nous avait contactées quelques mois auparavant, nous ayant repérées comme « collectif de parents en région parisienne qui travaillait sur le terrain ces enjeux d’alimentation à la cantine ». Ainsi que Jérôme Bernard Pellet, que nous avions contacté plusieurs mois auparavant.

Ce fut un énorme succès, beaucoup de parents de Bagnolet étaient là au rdv, des élus de Bagnolet et d’ailleurs dans le 93, des acteurs institutionnels, notamment de l’éducation nationale.

Ce succès s’est traduit par une prise en compte plus grande de nos revendications par la mairie de Bagnolet, qui nous a reçues à plusieurs reprises et a engagé une amélioration notable de la qualité des repas dans les cantines. Le Maire Tony Di Martino a même parlé « d’une alternative végétarienne, à l’étude, et probablement mise en place pour début 2019 ».

La chaine de télévision M6 a consacré un reportage à notre démarche, nous y étions avec Laure Ducos de Greenpeace. Tout comme France Info qui est venu à notre rencontre à Bagnolet pour nous consacrer, à nous ainsi qu’à nos enfants, un reportage entier. Il y a eu aussi des articles dans le Bondy Blog, Vegemag, l’Autre quotidien, Streetpress, Partage social club, etc

Par ailleurs, nous avons beaucoup été sollicitées pour parler de notre démarche, en termes de bonnes pratiques, par exemple lors d’une journée de formation organisée en avril 2018 par la Fédération des centres sociaux du 93. Plus récemment, c’est la Fédération des centres sociaux en région qui nous a invitées à présenter notre démarche.

Le dernier grand événement en lien avec l’alimentation que nous avons organisé date du 24 juin, et c’était en partenariat avec Greenpeace et l’AVF.

Pour terminer, très récemment, EEM (Ensemble pour les Enfants de Montreuil), clone de EEB sur Montreuil, a été reçue par le maire de Montreuil Patrice Bessac dans le cadre de sa réflexion sur l’amélioration de la restauration scolaire. Quelques jours après, il annonçait une étude sur la mise en place de l’alternative végétarienne dans les cantines de la ville.

Acte 6- Opération de récupération par la FCPE 93

Le week-end dernier, de nombreux parents de Bagnolet et Montreuil m’ont envoyé une affiche. Sans autre commentaire qu’un émoticône « je suis choqué/dégouté/en colère », l’affiche parlant d’elle même…

– Cette formation a lieu aux Lilas…

– Elle reprend tous les éléments de notre cycle de conférences/ateliers “L’alimentation de nos enfants, c’est important”.

– Il s’agit pour la FCPE de « former les parents » pour une « alimentation de qualité à la cantine ». Finalement, c’est donc un sujet ?

– “Focus sur la viande industrielle ». Tiens donc, là ce n’est pas communautariste?

– Les intervenants, Laure Ducos de Greenpeace et Jérôme Bernard Pellet, sont très exactement ceux que l’on a invités à nos conférences, si méprisées par la FCPE 93

– L’association invitée à intervenir, « Pas d’usine, on cuisine » est une association de parents des Lilas, ayant un profil sociologique majoritairement de classes moyennes blanches.

Il ne s’agit évidemment pas de pointer du doigt les intervenants, car nous estimons que nous travaillons dans le même sens, celui du progrès social et écologique. Et nous comptons bien inviter à nouveau Greenpeace et l’excellent Jérôme Bernard-Pellet à nos conférences/ateliers.

Il s’agit de la FCPE 93 qui nous propose, à nous parents des quartiers populaires, une formation sur l’alimentation à la cantine (avec un “focus sur la viande industrielle”), après nous avoir entravées et méprisées ces dernières années lorsque nous étions pionnières sur ces mêmes enjeux.

 

2- L’analyse des faits

1- Parents légitimes / parents illégitimes

Ce qui compte pour la FCPE 93, ce n’est pas de savoir quelle est la problématique en tant que telle, c’est de savoir qui porte cette problématique.

Manifestement, pour la FCPE 93, tous les parents ne se valent pas.

On ne vous traitera pas de la même manière selon que vous soyez une mère habitant les quartiers populaires et supposée musulmane, et un parent habitant les quartiers pavillonnaires et appartenant aux classes moyennes blanches.

Les femmes issues de l’immigration post-coloniale et habitant les quartiers populaires, on les sollicite pour faire les gâteaux de la kermesse de fin d’année.

Visiblement, pour la FCPE 93, il y a deux catégories de parents :

  • ceux qui sont légitimes pour réfléchir aux enjeux liés à l’alimentation.
  • Ceux (celles en réalité…) qui sont très douées pour faire à manger aux premiers.

Jamais la FCPE 93 n’aurait osé récupérer ainsi un combat mené par une association de parents si ces parents n’étaient pas issus de l’immigration post-coloniale. Ce sont toujours les mêmes que l’on pille.

2- « Communautarisme »

On voit dans ce cas d’école comment cette notion de « communautarisme » est utilisée. Et pourquoi elle est utilisée.

Ici, il s’agit d’une arme pour disqualifier et entraver des parents de classe populaire et issus de l’immigration post-coloniale qui veulent s’organiser pour améliorer le sort de leurs enfants.

3- « Entrisme »

Les parents des quartiers populaires sont toujours perçus comme « extérieurs ». De l’extérieur, ils veulent « entrer » dans le débat public. Ils ne sont pas considérés comme faisant déjà partie de la société (comme étant déjà à l’intérieur), et donc légitimes pour y débattre, avoir un regard critique, revendiquer, lutter, etc.

Ce qui est fort de café, c’est qu’on parle d’entrisme, même quand il s’agit de nos enfants, de l’éducation de nos enfants. Même l’amour maternel et la responsabilité que l’on doit à nos enfants, on les a infiltrés… A croire qu’on a fait des enfants dans l’unique but d’infiltrer la FCPE 93…

Le terme « entrisme » permet évidemment, comme le terme « communautarisme », de verrouiller l’accès aux espaces de débat et de décision, notamment au niveau local.

Ainsi, quand une personne issue de l’immigration post-coloniale milite (sans baisser la tête) dans une organisation majoritaire, elle fait de « l’entrisme », et c’est la raison que l’on va mobiliser pour tenter de l’exclure. Et quand cette personne finit, parce qu’on l’y pousse, par militer ailleurs, dans une organisation autonome, sa démarche est taxée de « repli identitaire » teintée de « séparatisme »… Heureusement qu’on a les nerfs solides…

4- But de la manœuvre de la FCPE 93

  • Quand les parents des quartiers populaires sont à l’intérieur des organisations majoritaires : empêcher ces parents d’être considérés, que leurs besoins/attentes, pour ce qui concerne leurs enfants, soient pris en considération.
  • Quand, à force de les y pousser, ces parents finissent par aller s’organiser en autonomie et ailleurs : invisibiliser ces parents en récupérant leurs luttes et leurs partenaires.

3- Les enseignements à tirer de cette honteuse récupération

  • Finalement, on voit bien qui est communautariste, en réalité…
  • La FCPE est prise en flagrant délit de récupération d’une lutte menée par des parents des quartiers populaires. Mais que la FCPE 93 écoute bien : il est hors de question qu’on se laisse ainsi déposséder de nos combats, surtout par une organisation qui nous a totalement méprisées quand on a voulu poser la question des cantines dans le débat public local.La question de l’alternative végétarienne à la cantine, ce sont les femmes habitant les quartiers populaires du 93 qui l’ont les premières posée de manière politique, dans une perspective écologiste. Toutes les tentatives pitoyables de « classemoyennisation » et de « blanchiment » de cette lutte n’y feront rien. Ce sont des mamans issues de l’immigration post-coloniale qui se sont les premières organisées sur ces enjeux. Nous sommes des pionnières et nous pouvons être fières de nous !!
  • Il est loin le temps où on n’avait pas les moyens de mettre en lumière toutes les manœuvres consistant à saboter, diaboliser, confisquer, invisibiliser et récupérer les luttes des habitantes des quartiers populaires. Aujourd’hui nous sommes organisées! Et toujours déterminées!
  • Pour ce qui nous concerne, on ne lâchera jamais. On continuera de se battre pour que nos enfants puissent grandir dans un environnement bienveillant, y être heureux, curieux, ambitieux, et respectés dans leur intégrité et leur dignité. On continuera de se battre pour élargir le champ des possibles de nos enfants. Parce qu’on les aime, et que rien ni personne ne nous empêchera de les protéger d’un système qui hiérarchise et traite les individus en fonction de leur classe sociale, de leur genre, de leur religion et de leur groupe ethno-racial. A bon entendeur…
  • A nos enfants :
Toile réalisée par Tony Tan, avec les membres de EEB
Fatima Ouassak

Politologue, Présidente de l’association EEB